Piloter son Scope 3 : transformer la contrainte en plan d'action

Passer des ratios monétaires aux données réelles fournisseurs est indispensable pour transformer le Scope 3 en un véritable plan de décarbonation. En engageant activement sa supply chain, l'entreprise dépasse la simple contrainte réglementaire pour en faire un levier de résilience et de performance économique.

Sophie Gosteau
Climate copywriter
Publication : 
25.06.2026

🔎 Ce qu'il faut retenir

  • Limites de l'approche monétaire : Bien qu'utiles pour débuter, les ratios monétaires se basent sur les dépenses et non sur la réalité physique ; ils ne reflètent pas les efforts réels de décarbonation de vos partenaires et sont biaisés par l'inflation.
  • Priorité aux données réelles : Pour fiabiliser le Scope 3, il est essentiel de cibler les fournisseurs stratégiques (loi de Pareto) afin de collecter des données physiques (tonnes, kWh) ou leur empreinte carbone produit (PCF).
  • Outil d'aide à la décision : L'intégration des données carbone dans les critères d'achat permet aux directions Achats d'arbitrer au-delà du seul critère de prix et de valoriser les fournisseurs engagés.
  • Engagement de la supply chain : Suivant les recommandations du SBTi, la réduction du Scope 3 repose sur un programme d'accompagnement des fournisseurs, structuré par des outils incitatifs comme le prix interne du carbone.
  • Levier de résilience économique : Maîtriser son Scope 3 dépasse le cadre du simple reporting réglementaire (CSRD) ; c'est un excellent moyen d'anticiper les risques de transition et de réduire la dépendance aux énergies fossiles.
  • Le Scope 3, le levier sous-exploité de votre bilan carbone

    Le Scope 3 couvre l'ensemble des émissions indirectes de gaz à effet de serre d'une entreprise, générées sur toute sa chaîne de valeur.

    Il inclut donc les émissions … 

    • amont : achats, logistique, déplacements
    • et aval : distribution, usage et fin de vie des produits.

    Il complète le Scope 1 (les émissions directes de GES de l'entreprise, comme le chauffage des locaux et les émissions des véhicules de l'entreprise) et le Scope 2 (les émissions indirectes liées à l'énergie achetée lors de la production d'un produit ou service).

    Les Scopes 1, 2 et 3 couvrent ainsi toutes les émissions de gaz à effet de serre d’une entreprise.

    Schéma de la répartition des émissions de GES selon les scopes 1, 2 et 3.

    Le Scope 3 représente généralement la majorité des émissions totales des entreprises, jusqu'à plus de 98% pour certains clients Tennaxia. 

    Même si seule la comptabilité du Scope 1 et du Scope 2 est obligatoire dans le cadre de la méthodologie du GHG Protocol, le Scope 3 est un levier majeur dans toute stratégie de décarbonation.

    Le but de cet article est de vous guider dans cette stratégie.

    Pourquoi les ratios monétaires ne suffisent plus ?

    Pour estimer les émissions de gaz à effet de serre liées au Scope 3, la méthode la plus simple est la méthode spend-based ou approche monétaire.

    Pour de nombreux postes du Scope 3, il est difficile d'obtenir des données physiques précises (kg de matière achetée, km parcourus, etc.). En revanche, les entreprises disposent toutes des données comptables. Les ratios monétaires permettent donc une estimation rapide à partir des achats. Ils ont été très utiles pour démocratiser le calcul du Scope 3.

    Le ratio monétaire estime les émissions de gaz à effet de serre à partir d'un montant dépensé :  Émissions estimées = Dépense (€) × Facteur d'émission monétaire (kgCO₂e/€)

    Par exemple, si une entreprise dépense 100 000 € en prestations de conseil et que le facteur d'émission associé est de 0,05 kgCO₂e/€, alors les émissions estimées pour ce poste s’élèvent à 5 tCO₂e.

    L’avantage de ces ratios monétaires, c’est qu’ils sont faciles à mettre en œuvre.

    Mais cette méthode montre vite ses limites.

    1- Par définition, les ratios monétaires mesurent la dépense et non la réalité physique. 

    Or une même dépense peut correspondre à des réalités très différentes : 

    • achat de 100 k€ d'acier produit dans un haut-fourneau alimenté au charbon
    • vs. achat de 100 k€ d'acier produit avec de l'électricité bas carbone.

    Le ratio monétaire va attribuer des émissions similaires alors que l'empreinte réelle est différente.

    2- Ils sont sensibles aux variations de prix 

    En cas d’augmentation de prix, le Scope 3 va mathématiquement augmenter alors que les émissions réelles sont identiques.

    3 - Ils ne valorisent pas les fournisseurs engagés, ni le suivi des réductions réelles

    Prenons 2 fournisseurs : 

    Fournisseur Prix Intensité carbone
    Fournisseur A 100 € 🔴 Élevée
    Fournisseur B 100 € 🟢 Faible

    Le ratio monétaire attribuera la même empreinte aux deux fournisseurs, sans valoriser celui qui :

    • investit dans la décarbonation
    • utilise des énergies renouvelables
    • ou améliore ses procédés industriels

    Cette méthode efface donc ce que l’on cherche à mesurer : l'effort réel de décarbonation.

    C’est la raison pour laquelle le GHG Protocol encourage à progresser vers des données spécifiques fournisseur (supplier-specific) pour les catégories matérielles.

    La recommandation est d’utiliser les ratios monétaires en dernier recours. Il faut privilégier, dans l’ordre : 

    1. Les données spécifiques fournisseur (les plus précises).
    2. Les données physiques (kg, km, kWh, etc.).
    3. Et en dernier : les ratios monétaires (€/kgCO₂e ou kgCO₂e/€).

    La CSRD/ESRS, l'ISSB (IFRS S2), les auditeurs et les agences de notation, tous acceptent aujourd’hui les estimations basées sur les ratios monétaires pour le Scope 3, mais attendent une amélioration progressive vers des données primaires, traçables et auditables.

    Quant aux investisseurs, ils sont surtout attentifs à la crédibilité du plan de décarbonation achats.

    La CSRD demande de… Les investisseurs cherchent…
    • publier les émissions Scope 3 par catégories significatives ;
    • expliquer les méthodologies utilisées ;
    • documenter les hypothèses et incertitudes ;
    • indiquer les sources de données ;
    • démontrer une amélioration progressive de la qualité des données ;
    • assurer la traçabilité pour permettre l'audit.
    • la couverture des fournisseurs stratégiques ;
    • la stabilité de la méthodologie d'une année sur l'autre ;
    • la capacité à suivre les réductions réelles ;
    • l'existence d'un programme d'engagement fournisseurs ;
    • la possibilité de relier les émissions aux décisions d'achat et d'investissement.

    Pour être crédible et transformer le Scope 3 en outil de décarbonation de la chaîne de valeur, tout commence par la collecte des données.

    C’est ce que nous allons voir à présent.

    Méthodologie : collecter et fiabiliser la donnée fournisseur

    Dans de nombreux cas, la part la plus importante du Scope 3 repose sur les achats de produits et services.

    Vous devez commencer par identifier les fournisseurs qui représentent 80 % des émissions calculées en méthode monétaire (loi de pareto) : matières premières, composants industriels, sous-traitance de production, logistique.

    Pour chaque fournisseur stratégique ainsi identifié, l'objectif est de passer des données monétaires aux données physiques :

    • quantités de matières achetées en tonnes ou en m³,
    • consommations énergétiques réelles,
    • mix énergétique utilisé en production,
    • distances et modes de transport.

    Ces données physiques, multipliées par des facteurs d'émission adaptés, permettent d’obtenir des données en moyenne trois fois plus précises qu’avec la méthode monétaire.

    En ce qui concerne vos fournisseurs déjà engagés dans une démarche de bilan carbone ou de trajectoire de réduction SBTi, vous pouvez collecter directement leur Product Carbon Footprint (PCF), l'empreinte carbone vérifiée de leurs produits ou services.

    Des plateformes comme Tennaxia facilitent la collecte de ces données avec des questionnaires personnalisés pour centraliser, standardiser et fiabiliser les données des fournisseurs, tout en réduisant la charge administrative des deux côtés.

    En les intégrant dans les critères de sélection et d'évaluation des fournisseurs (aux côtés du prix, de la qualité et des délais), les données collectées vont permettre d’appuyer les décisions d’achat.

    Ainsi, un directeur des achats qui dispose du profil carbone réel de ses fournisseurs pourra arbitrer différemment : accepter un prix plus élevé de la part d'un fournisseur décarboné, inclure des clauses de progrès carbone dans les contrats ou décider d'accompagner un fournisseur stratégique plutôt que de le remplacer.

    C'est de cette manière que le Scope 3 cesse d'être un exercice de reporting pour devenir un outil de pilotage de la chaîne de valeur.

    Du calcul à la réduction : engager sa supply chain

    Selon le rapport publié en 2024 par le Carbon Disclosure Project et le BCG, un programme d’accompagnement des fournisseurs (Supplier Engagement Program) fait partie des leviers d’actions les plus efficaces pour réduire ses émissions de Scope 3.

    Dans ce guide, le SBTi recommande une démarche en cinq étapes :

    1. Identifier les fournisseurs les plus émetteurs et stratégiques
    2. Fixer des attentes claires : mesurer leurs émissions de GES, mettre en place des objectifs climat, élaborer une feuille de route de décarbonation
    3. Les accompagner par des formations et des ressources si besoin
    4. Organiser la collecte des données : questionnaires personnalisés, plateforme de reporting. Et suivre leur progression à travers des indicateurs et des données fiables
    5. Intégrer progressivement la performance climatique dans la relation commerciale, grâce à des mécanismes d’incitation : critères ESG dans les appels d’offre, notation fournisseurs, préférences commerciales pour les fournisseurs engagés, etc.

    Le message central est que la réduction du Scope 3 passe moins par une amélioration des calculs que par la mise en place d’une supply chain durable : transformer la chaîne d'approvisionnement en amenant un nombre croissant de fournisseurs à adopter eux-mêmes des objectifs de réduction des émissions conformes aux trajectoires visant à limiter le réchauffement climatique.

    Seulement, dans les faits, les acheteurs disposent de peu de leviers pour imposer des réductions d'émissions à leur fournisseur.

    C’est là que la fixation d’un prix interne du carbone vous sera utile : c’est un moyen tangible de rationaliser le critère environnemental.

    Le prix interne du carbone permet d'intégrer le climat dans les appels d'offres en donnant une valeur économique aux émissions de GES.

    Au lieu de comparer uniquement les offres sur le prix, la qualité et les délais, vous ajoutez un coût carbone fictif qui reflète l'impact climatique de chaque option.

    Ainsi, une offre plus carbonée devient objectivement moins compétitive, même si son prix affiché est inférieur.

    A titre d’illustration, la SNCF a appliqué un prix carbone interne pour noter ses fournisseurs

    Ce mécanisme de compétitivité enclenche un cercle vertueux en favorisant les produits et services mieux-disants sur le plan des émissions de GES. Il permet aussi de motiver vos fournisseurs stratégiques à s’engager dans la décarbonation de leur procédés, à recourir à des énergies renouvelables, à privilégier les matériaux recyclés et l’économie circulaire, etc.

    Vous co-construisez votre trajectoire de réduction en embarquant vos prestataires avec vous.

    Partant de là, cette démarche réduit l’exposition à des zones géographiques sensibles et la dépendance aux énergies fossiles tout en renforçant vos relations avec vos prestataires stratégiques.

    Le Scope 3 comme levier de résilience de la chaîne de valeur.

    Le Scope 3 est donc bien plus qu’un simple sujet de conformité ou de reporting.

    Cartographier et piloter le Scope 3 revient à mieux comprendre les dépendances et les vulnérabilités de la chaîne de valeur.

    La démarche permet : 

    • d’identifier les dépendances critiques
    • d’anticiper les risques de transition
    • de réduire l'exposition aux ressources carbonées
    • de développer le niveau de maturité des fournisseurs
    • de renforcer les liens avec ses prestataires stratégiques
    • d’améliorer la transparence et la traçabilité
    • de préparer la chaîne de valeur aux conséquences du changement climatique

    Ainsi, le Scope 3 n'est pas seulement un indicateur d'empreinte carbone.

    C'est un levier majeur de votre stratégie de décarbonation, ainsi qu’un outil de gestion des risques et de résilience de la chaîne de valeur.