🔎 Ce qu'il faut retenir
- La durabilité devient un levier direct de compétitivité et de pérennité, face aux crises climatiques, énergétiques et géopolitiques qui fragilisent les modèles d’affaires.
- La RSE entre dans une phase plus opérationnelle, centrée sur l’adaptation concrète des sites, des chaînes de valeur et des décisions de terrain.
- Les exigences des banques et des assureurs renforcent cette dynamique : sans plan d’adaptation crédible, l’accès à l’assurance et au financement peut se dégrader.
- L’avance européenne en matière de finance durable reste un atout, à condition pour les entreprises de continuer à structurer leur transition et leur résilience.
La transformation durable n’est plus une option réglementaire périphérique, elle devient un enjeu central de performance économique et de survie pour les organisations. À l’occasion de l’événement Tennaxia Connect, Solène Garcin-Charcosset, Directrice du Pôle Conseil ESG/Carbone chez Tennaxia, a animé une table ronde clé aux côtés de Philippe Kunter, Directeur du développement durable et de la RSE de Bpifrance, et de Julien Duquenne, Responsable Solutions Durables Île-de-France de LCL. Entre l'urgence d'agir face à la multiplication des crises, l'évolution des exigences des régulateurs bancaires et la nécessité d'adapter les modèles d'affaires sur le terrain, cette intervention a démontré que la durabilité redéfinit en profondeur la compétitivité, la résilience et le pilotage stratégique des entreprises.

Pourquoi la durabilité s’impose comme une boussole de performance
Nous évoluons aujourd’hui dans un monde complexe et paradoxal, marqué par un certain mouvement de détricotage réglementaire en Europe, alors même que les crises systémiques ne freinent pas. Crise des prix de l'énergie en 2022, blocage du détroit d'Ormuz, accélération des événements climatiques extrêmes : les signaux d'alerte s'accumulent à grande vitesse. C’est le constat de départ rappelé lors de cette conférence : l'urgence d'agir s'impose à tous et exige des entreprises un besoin grandissant de résilience.
Dans ce contexte, la RSE change radicalement de nature. Longtemps perçue à travers le prisme de l'éthique, de la morale ou de convictions personnelles portées de manière parfois isolée par les directeurs RSE, elle devient désormais une véritable boussole de la performance et de la résilience. Cette bascule est aujourd'hui largement concrétisée par l'implication croissante des acteurs financiers, venus positionner la durabilité au cœur des discussions stratégiques.
De la stratégie macro à la tactique de terrain : la « Saison 2 » de la RSE
La durabilité a passé un cap opérationnel majeur. Julien Duquenne a résumé cette transition en annonçant l'ouverture d'une « Saison 2 » de la RSE, résolument tactique et ancrée sur le terrain. La première phase, très descendante et prescriptive, était principalement centrée sur la conformité aux grands scénarios macroéconomiques mondiaux, à l'instar de l'Accord de Paris de 2015.
Aujourd'hui, l'enjeu se déplace directement dans l'engrenage et le moteur des entreprises. Cette approche tactique oblige les institutions financières et les dirigeants à analyser concrètement l'impact du changement climatique à l'échelle de chaque site :
- Qu'est-ce que cela signifie pour la chaîne de valeur et l'empreinte géographique spécifique de l'entreprise ?
- Comment ces dérèglements viennent-ils altérer les métriques économiques actuelles ?
- Quelle est la capacité de l'organisation à se projeter et à anticiper ces changements au niveau de son modèle d'affaires ?
Les plans de transition ne peuvent plus être des concepts abstraits validés sur un coin de table en comité de direction ; ils doivent être menés avec une grande agilité sur le terrain pour préserver la compétitivité des entreprises face à une concurrence nationale et internationale acharnée.
L'action comme anti-anxiogène : la stratégie d'accompagnement de Bpifrance
Pour Philippe Kunter, face à un avenir incertain et à des chocs qui vont inévitablement monter en intensité, l'action est le meilleur remède anti-anxiogène. Bpifrance a intégré le fait que ces dérèglements (qu'ils soient climatiques, sanitaires ou liés à la biodiversité) ne sont pas des épiphénomènes passagers, mais des réalités structurelles permanentes qu'il faut absorber culturellement.
Pour éviter que les entrepreneurs ne se retrouvent isolés, la banque publique déploie aujourd’hui des stratégies d'accompagnement concrètes de la start-up au grand groupe, en passant par les PME et les ETI. Cette démarche repose sur trois piliers fondamentaux :
- Les Accélérateurs : Des programmes menés en partenariat avec les régions pour faire progresser les entreprises à la fois sur les connaissances, les pratiques métiers et les partages d'expériences.
- Les Communautés fortes : Des réseaux d'entrepreneurs engagés, symbolisés par le Coq Vert pour la transition écologique et énergétique, ou le Coq Blanc pour la santé.
- Le Conseil et les diagnostics : Un accompagnement de proximité pour formaliser des plans d'action (comme les plans de décarbonation), mené main dans la main avec des partenaires experts de référence comme l'ADEME ou l'OFB (Office Français de la Biodiversité).
Philippe Kunter rappelle une règle d’or : cet accompagnement doit s’inscrire dans la durée. On ne construit rien sur des actions ponctuelles. La résilience impose d'être un partenaire solide, présent dans le temps aux côtés des entrepreneurs.
Le risque majeur de l'inaction : l'assurabilité des modèles d'affaires
L'un des messages les plus percutants de cette table ronde concerne le coût direct du statu quo. Un risque majeur émerge aujourd'hui et masque la forêt des préoccupations financières traditionnelles : l'assurabilité des entreprises. La France s'est dotée d'une trajectoire officielle d'adaptation au réchauffement climatique qui prévoit un scénario à +4°C en 2100. Face à l'évaluation de ces risques physiques, certains assureurs commencent déjà à se retirer de certains territoires ou à refuser des garanties.
« Pas d'assurance, pas de financement. » — Julien Duquenne
Cette réalité pragmatique redéfinit le rôle des banques. Si une entreprise ne démontre pas qu'elle a mis en place un plan d'adaptation rigoureux pour sécuriser ses infrastructures ou ses approvisionnements en matières premières, elle court le risque de perdre son assurance, ce qui bloquera automatiquement ses capacités de financement bancaire.
Cette dynamique est fortement accentuée par les autorités de régulation. La Banque Centrale Européenne (BCE) et l'Autorité Bancaire Européenne (EBA) imposent désormais aux établissements bancaires de cartographier et de mesurer les risques ESG (risques physiques et risques de non-adaptation) de leurs portefeuilles, tout en démontrant comment ils soutiennent concrètement la trajectoire de transition de leurs clients. Le risque extra-financier est définitivement devenu un facteur de risque financier majeur, qui dictera l'allocation future des capitaux et des moyens.
Maintenir l’avance européenne : un impératif pour les supply chains
Interrogés sur la position de la France et de l'Europe à l'international, les intervenants ont mis en avant la robustesse et la maturité du cadre extra-financier européen, malgré des dynamiques mondiales contrastées. À l'image de la Chine, premier pollueur mondial mais également numéro un du déploiement à marche forcée des énergies renouvelables, les forces contraires s'entrechoquent.
L'Europe navigue quant à elle dans une période intermédiaire, cherchant à concilier la fermeté des ambitions du Green Deal et les volontés politiques récentes de simplification. Pour autant, grâce au développement d'outils financiers de pointe (Green Bonds, Social Bonds, prêts indexés sur la durabilité), l'Europe et la France conservent une avance structurelle évidente.
Le message de clôture adressé aux dirigeants est sans équivoque : il ne faut rien lâcher. Dans un tissu économique où toutes les supply chains sont interconnectées, les petites structures travaillent étroitement avec les grands donneurs d'ordres. Faciliter l’adaptation technique de son modèle d’affaires (comme le passage historique du gaz vers l’électricité, par exemple) et renforcer sa robustesse opérationnelle ne sont plus des contraintes subies, mais les conditions indispensables pour rester sur la carte économique de demain.





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