🔎 Ce qu'il faut retenir
L’intensité carbone et les émissions en valeur absolue sont les indicateurs principaux permettant de se fixer des objectifs de décarbonation et de suivre ses progrès. Si de nombreuses entreprises se concentrent sur l’intensité carbone, il arrive que ce choix et ses conséquences ne soient pas explicités dans leur communication. Découvrez quelles sont les différences clés entre l’intensité carbone et les émissions en valeur absolue, et pourquoi cette distinction est cruciale pour la stratégie climat des entreprises.
L’intensité carbone : mesurer la performance carbone des activités
L’intensité carbone est un ratio rapportant une quantité de gaz à effet de serre (GES) émise à une unité d’activité. Il peut s’agir de comparer les émissions :
- au chiffre d’affaires généré (kgCO2e/k€), notamment pour les activités tertiaires ;
- aux produits (kgCO2e/produit) ou à des unités d’œuvre (kgCO2e/unité), pour les activités de production ;
- au nombre d’équivalents temps plein (kgCO2e/ETP) pour les activités mixtes ou de production.
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Les KPI d’intensité carbone permettent aux entreprises d’intégrer le carbone aux indicateurs économiques et de piloter plus efficacement leur performance opérationnelle. Contrairement aux émissions en valeur absolue, ils offrent la possibilité d’être comparés avec les indicateurs similaires d’entreprises concurrentes. Un objectif en intensité carbone a également l’avantage d’obliger les sociétés à poursuivre leurs efforts, même en cas de baisse d’émissions due à une faible période d’activité.
En contrepartie, une intensité carbone en diminution peut masquer une croissance des émissions totales de son entreprise. Et pour cause : le climat ne réagit pas aux ratios, mais bien aux quantités totales de GES émis dans l’atmosphère. De plus, l’amélioration de la performance carbone a parfois tendance à stimuler la production, créant un effet rebond qui annule les gains carbone absolus en valeur absolue.
Les émissions en valeur absolue : mesurer l’impact de ses activités sur le climat
Les émissions en valeur absolue (kg ou tCO2e) renvoient aux émissions totales d’une entreprise, d’un territoire ou d’un État sur une période donnée. Ce sont bien elles qu’il faut réduire au niveau planétaire pour atteindre les objectifs de limitation du réchauffement climatique de l’Accord de Paris. Les contributions nationales déterminées (NDC), ainsi que les feuilles de route étatiques comme la Stratégie Nationale Bas-Carbone fixent donc des cibles en valeur absolue. Les trajectoires de transition bas-carbone qui en résultent se basent sur des scénarios de référence 1,5 ou 2 °C et reposent sur des budgets carbone pluriannuels dégressifs.
Les entreprises souhaitant rester crédibles dans leur contribution à la lutte contre le réchauffement climatique doivent adopter la même approche. Pour se fixer des objectifs de réduction absolue, les organisations peuvent notamment utiliser les méthodologies dites « Absolute Contraction Approach » de la SBTi. Il est aussi possible de se baser sur des documents nationaux, comme son plan de transition sectoriel ou la feuille de décarbonation de son domaine d’activité.
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Pourquoi la distinction entre intensité carbone et émissions en valeur absolue est cruciale ?
De nombreuses entreprises ont longtemps cultivé une ambiguïté sur les métriques qu’elles utilisent pour se fixer des objectifs de décarbonation et suivre leurs progrès. Aujourd’hui, l’évolution des cadres de reporting, ainsi que les attentes des consommateurs et des investisseurs, font pourtant de cette distinction un enjeu stratégique majeur.
Éviter de tomber dans le greenwashing en adoptant une communication responsable
De nombreuses entreprises font le choix de se concentrer sur la diminution de leur intensité carbone, parfois au détriment d’objectifs en valeur absolue. Ce réflexe peut s’expliquer par l’alignement direct de l’intensité carbone avec une logique économique : l’optimisation de la production. Mais cette décision stratégique est parfois complètement passée sous silence dans la communication des organisations. Il est ainsi assez fréquent de voir des entreprises annonçant des réductions de 30 % d’émissions, sans préciser qu’il s’agit d’intensité carbone, et non d’émissions absolues.
Aujourd’hui, ce type de déclaration ambiguë est rapidement associé à du greenwashing et peut impacter durablement la crédibilité de son entreprise. C’est pourquoi il est indispensable d’adopter des pratiques de communication responsable, en précisant systématiquement l’indicateur climat utilisé. Plus largement, une communication sur l’évolution d’une intensité carbone devrait toujours être accompagnée de son impact sur les émissions absolues. Le 10e principe de la Net Zero Initiative conseille également de préciser les méthodologies utilisées, les périmètres retenus et tout élément de contexte important.
Répondre aux exigences croissantes des standards internationaux et des investisseurs
Aujourd’hui, les régulateurs et les standards internationaux volontaires exigent une distinction claire entre les deux indicateurs et une transparence accrue sur les émissions absolues. Au sein de l’UE, la norme ESRS E1 de la CSRD comprend à la fois le reporting des émissions brutes de GES et celui de l’intensité carbone sur la base de son CA net. Les cibles de réduction des émissions sont obligatoirement publiées en valeur absolue. La mention d’objectifs en intensité carbone est facultative.
L’initiative SBT, quant à elle, autorise la fixation d’objectifs en valeur absolue (méthodes ACA) comme en intensité carbone. Cependant, pour les scopes 1 et 2, seules les entreprises évoluant dans certains secteurs très émetteurs peuvent utiliser l’approche de l’intensité, via la méthode SDA. Les objectifs de décarbonation pour le scope 3 ont la possibilité d’être calculés en émissions absolues ou via différentes approches basées sur l’intensité carbone.
Quelle que soit la méthode utilisée, les cibles de réduction des émissions doivent être alignées :
- sur une trajectoire 1,5 °C pour les objectifs de court et de long terme sur les scopes 1 et 2 ;
- sur une trajectoire bien en dessous de 2 °C pour les objectifs de court terme de scope 3, et 1,5 °C pour les objectifs de long terme de scope 3.
Le questionnaire du CDP permet lui aussi de préciser des objectifs en valeur absolue ou en intensité carbone. Cependant, les entreprises qui renseignent une cible en intensité carbone doivent préciser le pourcentage d’évolution anticipé des émissions absolues associé à celle-ci. Dans un contexte où les cadres internationaux renforcent leurs exigences, les investisseurs suivent le pas. Pour conserver sa crédibilité, une entreprise doit désormais pouvoir démontrer une réduction des émissions absolues réelle, mesurable et alignée avec des scénarios de référence.
Découplage émissions-croissance : le vrai enjeu stratégique
Au-delà du clivage intensité carbone vs émissions en valeur absolue se cache la question stratégique du découplage des émissions vis-à-vis de la croissance. En effet, si l’intensité carbone constitue l’indicateur préféré des entreprises, c’est parce qu’elle est plus facilement réduite que les émissions absolues, lorsque le CA augmente. Une entreprise qui se fixe uniquement des objectifs en intensité peut ainsi se satisfaire d’un bilan carbone qui croît moins vite que son chiffre d’affaires. On parle alors de découplage relatif entre les émissions de GES et le CA.
Ce niveau de décorrélation est cependant insuffisant pour répondre à l’urgence climatique. Un découplage absolu permet quant à lui aux deux indicateurs d’évoluer indépendamment l’un de l’autre. Pour être compatible avec les objectifs de l’Accord de Paris, ce découplage – au niveau mondial – doit être absolu, mais aussi rapide et pérenne. La possibilité d’atteindre cet idéal de « croissance verte » au niveau de la société est largement remise en question, comme le détaille cet article du cabinet de conseil Carbone 4.
Pour les entreprises, le réalisme d’un niveau de découplage suffisant pour réaliser ses objectifs de réduction des émissions sans sacrifier sa croissance dépend :
- de son ou ses secteurs d’activité et de ses leviers de décarbonation disponibles ;
- de son niveau d’ambition et des ressources allouées à sa transition bas-carbone.
Dans certains secteurs très polluants, notamment industriels, les limites physiques des activités menées agissent comme un plafond de verre. La modération de la demande peut, dans ce cas, devenir un levier indispensable à l’atteinte des objectifs climatiques poursuivis.
Conclusion
Souvent mises en opposition, l’intensité carbone et les émissions en valeur absolue ont toutes deux leur place dans les plans de transition des entreprises. À l’échelle stratégique, les émissions en valeur absolue (tCO2e) constituent aujourd’hui la métrique de référence. Elles doivent être utilisées en priorité pour se fixer des objectifs, réaliser son reporting réglementaire et communiquer avec les investisseurs et les consommateurs.
Mais au niveau opérationnel, l’intensité carbone conserve tout son intérêt. Déclinée en KPI métier pour chaque processus, produit ou activité spécifique de l’entreprise, elle permet d’intégrer les cibles de décarbonation au suivi global de la performance. Les organisations ont ainsi tout intérêt à mettre en place un tableau de bord hybride avec des indicateurs métiers (kgCO2e/unité produite) et business (kgCO2e/k€).
Elles peuvent ainsi suivre leurs progrès de performance carbone, tout en mesurant l’évolution du niveau de découplage entre leurs émissions et leur CA. Comme le montre notamment l’étude 2025 de Tennaxia, le rythme de reporting interne privilégié pour les données ESG est trimestriel. Certaines informations de durabilité peuvent cependant bénéficier d’un suivi mensuel.
Sources :
- « Réduire ses émissions de Gaz à Effet de Serre (GES) ou l’intensité carbone de son activité ? », Réseau Environnement Humanitaire.
- Corporate Net-Zero Standard criteria, Science Based Targets initiative.
- Getting started guide for developing science-based targets, Science Based Targets initiative.
- « Le découplage : un concept au cœur des débats sur la transition écologique », 29 septembre 2022, Le Climatoscope.
- « Découplage et croissance verte », septembre 2021, Carbone 4
- Full Corporate Questionnaire, Module 7, CDP.
- Définition des objectifs de la méthode Bilan Carbone®, Association pour la transition Bas Carbone.
📝 À noter
En fonction des indicateurs climat choisis, il est possible de calculer l’intensité carbone à partir de son inventaire de GES ou encore d’une analyse de cycle de vie (ACV).
🏭 Comprendre les budgets carbone
Les budgets carbone représentent les plafonds d’émissions annuels moyens qu’une organisation ou un État s’autorise à atteindre sur des périodes successives. Ces limites constituent des outils de pilotage précieux pour respecter une trajectoire de transition bas-carbone cohérente avec ses engagements. Prenons l’exemple d’une entreprise qui a émis 100 MtCO2e en 2025 et qui vise une réduction à 10 MtCO2e en 2050.
Elle décide de se fixer des budgets carbone prévisionnels pour guider ses efforts, en prenant en compte ses leviers de décarbonation disponibles. Le premier budget 2026-2030 est, par exemple, fixé à 82 MtCO2e, celui de 2031-2035 à 64 MtCO2e, etc. En fonction de ses résultats réels, l’entreprise ajuste ses budgets carbone, sans remettre en question son objectif de réduction de ses émissions absolues.
