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Ma motivation première lors de ma dernière inspiration

Bulle d'eau n°4
Le 27 juillet 2020

Le compte à rebours

Deux minutes, c’est le temps officiel qu’il me reste avant de m’enfoncer dans les profondeurs de la mer. Je suis allongé sur le dos, flottant à la surface de l’eau, longé par la taille au câble qui me sert de guide et le long duquel je vais plonger. Un guide qui matérialise la verticalité, le chemin tracé vers l’abîme que je vais sonder. C’est aussi ma ligne de vie, réglée à la profondeur que j’ai annoncé à l’avance. Deux minutes qui sont une expérience hors du commun, un sas temporel entre deux mondes. Un moment intime avec moi-même où je rassemble avec motivation les différentes parties de tout mon être. Celle qui est déterminée, celle qui a peur, celle qui ressent, celle qui pense. Il y a aussi celle qui est forte et celle qui tremble, celle qui se projette, celle qui savoure. Enfin, il y a celle qui rit, celle qui pleure et celle qui digère.

Puis toutes ne font qu’un et je deviens juste celle qui respire, dans un instant court et suspendu. J’en profite car bientôt celle-ci ne sera plus. Elle disparaîtra avec ma dernière inspiration, celle que je prendrai avant de m’engouffrer dans la matrice liquide. Alors je plongerai dans une autre dimension où mon être se fondera avec l’élément.

Deux minutes c’est court mais lorsque que je suis hyper-connecté à moi-même, ce jugement disparait. J’ai entamé dans ma préparation préalable tout le nécessaire pour que ce temps ne soit qu’une étape ultime et optimisée, ni longue ni courte. Celle d’une transformation nécessaire à ce qui va suivre désormais. Je vais plonger en pleine mer, je vais aussi plonger en moi. Et pendant ces deux minutes et jusqu’à ma dernière inspiration, je serai aligné avec la situation. Aucune appréhension ne viendra me perturber.

Connaître sa motivation première

Avant ma rencontre avec le coach mental Frédéric Lincker au début de l’année 2016, je n’avais jamais bénéficié d’un accompagnement dans ma pratique sportive. Ma préparation pour aborder une grande compétition avait toujours été centrée pleinement sur le domaine athlétique. Le mental suivait, à peu près. Cependant un cuisant échec au mondial de 2015 remit en question ma manière de m’entraîner. Pendant ce championnat, j’avais été dépassé par mon affect. J’avais craqué mentalement à cause de facteurs extérieurs, alors que j’étais prêt physiquement.

Frédéric me proposa une théorie décrivant le fonctionnement de la personnalité humaine, la méthode Apter ou théorie du Renversement. Notre état d’esprit, c’est à dire notre manière de percevoir les choses, est fluctuant et instable. Nous pouvons vivre une même situation de manière différente selon les motivations qui nous animent sur le moment.

Pour bien vivre une situation, il faut que nos motivations soient adaptées à celle-ci mais il faut aussi que nous soyons en accord avec nous-même. Notre ressenti, nos sensations, nos émotions, notre niveau d’activation seront vécus de manière agréable si nous sommes « alignés ». Connaître les motivations à l’origine de ces perceptions est important. Mais il faut considérer toutes les possibilités qui existent, celles que nous exploitons régulièrement et celles que nous gagnerions à utiliser davantage.

Les tests que je réalisais avec Frédéric m’ont permis de mieux me connaitre. Je découvrais mon état d’esprit prioritaire, et a fortiori il était parfaitement adapté aux moments où j’avais engrangé de belles victoires pendant ma carrière. A contrario, il ne l’était pas lorsque mes résultats n’avaient pas été bons. Mon échec en 2015 révélait que je n’avais pas su trouver les ressources nécessaires pour modifier mon état d’esprit pendant cette compétition.

Faire preuve de psychodiversité

La méthode Apter nous indique que nous avons la possibilité d’adapter notre état d’esprit face aux situations que nous rencontrons. Si celles-ci sont vécues de manière désagréable, il s’offre à nous trois possibilités : changer la situation (ce qui n’est pas toujours évident), subir la situation (ce qui est difficile), changer notre regard sur la situation (une gymnastique mentale). En adoptant la troisième possibilité, mon nouveau regard créera de nouvelles motivations, qui elles-mêmes créeront des comportements adaptés à la situation.

L’état d’esprit que nous adoptons est une combinaison d’états mentaux que nous possédons tous en nous. Notre personnalité se caractérise par l’activation fréquente de certains d’entre eux, en lien avec nos motivations. Nous utilisons moins les autres mais ils existent. Apprendre à maîtriser toutes les combinaisons de nos états mentaux pour adapter notre état d’esprit face aux situations que nous rencontrons nous permet d’être flexible dans la majorité de celles-ci. Cette compétence est une véritable aptitude à tirer le meilleur parti de ce qui se présente à nous. Elle nous donne la capacité de pouvoir lâcher prise, insister, renoncer, changer de point de vue, décoder une interaction entre individu, adopter la bonne motivation selon le contexte.

Cette aptitude demande des ressources mentales coûteuses si elle n’est pas maîtrisée. Elle devient de plus en plus économe et efficiente grâce à une pratique régulière.

motivation-inspiration

Crédits photos @Franck Seguin

Être en accord avec soi-même

Le lundi 9 septembre 2019, j’ai concouru au championnat du monde d’apnée AIDA dans la rade de Villefranche-sur-mer près de Nice. A 8h30, j’ai plongé en première position dans la discipline du poids constant sans palmes. La veille, j’avais demandé la profondeur la plus importante de l’épreuve avec -91m. Cette annonce me permettait de postuler au titre de champion du monde de la discipline en cas de réussite. Une posture mentale que je n’avais jamais vécu tout au long de ma carrière, celle du favori. Il fallait pouvoir l’assumer, la porter sur ses épaules, être dans la parfaite maîtrise de ses capacités et ne pas s’écrouler sous la pression de l’évènement et de la situation.

Je n’étais pas dans cette position de favori par défaut, tous les spécialistes de la discipline étaient présents. Habituellement, tous ces grands champions sont devant moi. Mais en ce jour j’étais le plus fort mentalement, c’est un constat de fait. J’avais réalisé une préparation physique et mentale parfaite qui m’amènerait au sommet.

Pourtant dans toute ma carrière, gagner le titre n’a jamais été ma motivation première. Mon niveau me permettait souvent de me hisser parmi les meilleurs, mais pas d’être le meilleur. Ce qui me plaisait, c’était plutôt d’être présent sur ce type d’évènement, au milieu de tous ces grands, pour vivre des instants sublimes suspendus dans le temps. Réussir à organiser sa vie, pour faire ce que l’on aime, parvenir à se faire une place au milieu de l’arène, peu importait le résultat. C’est probablement ce qui sépare les athlètes excellents de ceux qui sont hors normes. Je n’ai pas une mentalité de gagnant, de conquérant, de vainqueur, de dominateur. Ce n’est pas un état d’esprit que je maîtrise.

Quand j’ai réussi à comprendre cela grâce aux entretiens avec Frédéric, j’ai pu aborder ma discipline sportive avec un grand détachement. Et comprendre vraiment le sens de ma vie. Ma motivation première était donc de me faire plaisir toute l’année à m’entrainer, progresser et m’organiser pour atteindre un niveau d’excellence et participer aux grandes compétitions de mon sport. Savourer le chemin, peu importe la destination.

Au fur et à mesure de ma préparation finale qui aura duré 2 mois, je me sentais si bien dans ma démarche que ma motivation première était comblée. Je n’avais aucun objectif précis, si ce n’était de donner le meilleur de moi-même. Je n’avais jamais été aussi bien préparé, et ce n’est que quelques jours auparavant que j’ai envisagé pourvoir gagner le titre. Comme une éventualité qui se présentait à moi. La veille de l’épreuve, l’ordre des annonces me mettait en première position, comme une évidence. J’ai accepté cette posture de favori sereinement, comme si c’était dans l’ordre des choses. Lors de ma dernière inspiration à 8h30 ce lundi 9 septembre 2019, j’avais rempli mon contrat et assouvi ma motivation première. Le titre n’était qu’une conséquence, il est devenu sur l’instant mon objectif. Je pouvais plonger sereinement en accord avec moi-même, en assumant mon statut de favori sans trembler, et j’étais sûr de réussir.

Une chronique rédigée par Morgan Bourc’his

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