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Sous une mince surface, l'ultime

Bulle d'eau n°3

Le 15 juin 2020

Abandonner la surface

Lorsque je vais à la mer, je décide souvent d’abandonner la surface. En partant du bord, en sautant d’un rocher, grâce à un bateau, je rejoins des zones où le fond ne semble plus exister. Quand le regard ne discerne plus rien, et qu’il se perd dans le bleu infini. Il s’agit d’un rituel, qui demande de positionner son état d’esprit dans une acceptation. La surface est mince, elle s’oublie presque, il est facile de la traverser. Elle est pourtant une démarcation, un entre-deux monde, une véritable frontière. Une porte que je vais ouvrir et bien refermer derrière moi.

En premier lieu je me présente humble devant la masse liquide, sans vanité ni prétention. Je m’incorpore à elle, délicat et attentif, vérifiant que je suis bien toléré. Fondu à la mer, nous ne sommes désormais plus qu’une entité. Je respire calmement, je suis serein et apaisé.

Puis j’inspire profondément une dernière fois et je m’enfonce dans ce nouveau territoire. Déjà le dessus n’existe plus, j’ai basculé dans une autre dimension. Les bruits sont étranges et lointains, ma vue s’est réduite. Je ne sens plus rien, ma bouche est close. J’éprouve l’environnement tout entier sur moi, tandis qu’il me porte en lui. Je discerne comme nulle part ailleurs les limites de mon enveloppe corporelle.

Une force me maintient à la surface, comme pour me retenir à la vie, refusant mon accès à l’ ici bas. Pour sonder l’abîme qui se présente à moi, je dois nager efficacement. Alors très vite je commence à m’enfoncer dans ce néant, je ne regarde plus derrière, j’oublie le monde d’en haut. Je m’engouffre dans le ventre du monde relié uniquement à l’instant présent.

Renoncer à soi

Une contrainte enveloppe mon corps. Je la ressens fortement sur ma cage thoracique et sur mes tympans. Je protège ces derniers grâce à une manœuvre de compensation. C’est la seule chose que je devrais faire de manière continue si je poursuis ma descente, car cette pression grandit sans cesse. Pour le reste, je dois me détendre et être dans l’acceptation de cette force autour de moi.

En continuant mon chemin, mes mouvements perdent en intensité. Désormais ils accompagnent ma lente chute qui commence. Je n’ai plus aucune attraction qui me ramène à la surface, je bascule inexorablement vers l’étendue qui défile devant moi. Cette gravité m’attire, me happe, m’avale, m’engouffre inévitablement. J’accepte cette descente vertigineuse qui m’éloigne de la lumière, de l’air, de mes repères. Je renonce à ma condition d’homme pour me laisser faire. J’accepte de lâcher-prise et me laisse entraîner dans cette immensité monochrome.

Ce voyage pourrait être sans fin. Désormais je ne nage plus, je chute inexorablement. J’accepte de ne plus avoir d’échappatoire.

La distension

Mon corps s’est connecté à cette nouvelle réalité, mon esprit également. Ils enregistrent tout ce qu’il se passe et ils se transforment. Ils s’adaptent comme pour mieux survivre dans ce milieu qui s’assombrit, devient plus froid, et m’enveloppe encore d’avantage. Ils entrent dans une torpeur nécessaire, une léthargie assumée, pour continuer à fonctionner.

Tout se distend, le temps, l’espace, mon fonctionnement interne. Mon cœur ne bat qu’une fois sur deux, voire moins. Mes vaisseaux sanguins se ferment, sauf ceux qui irriguent mon cœur et mon cerveau. Ma rate se contracte, pourvoyant davantage de globules rouges transporteurs d’un oxygène rare et compté. Je produis mon énergie en vase clos, avec les moyens du bord. Je fonctionne à l’économie, au ralenti, seules mes fonctions vitales sont entretenues. Pour un temps limité je le sais, mais ça ne me traverse pas l’esprit. Je suis sur un mode automatique.

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Crédits photos Franck Seguin

Le corps à corps avec le monde

J’entre dans une lenteur voluptueuse. Mon corps et mon esprit s’affranchissent de limites. Je fais un corps à corps avec le monde qui m’entoure, il semble me traverser, fusionner avec mon être. La sensation d’appartenir à ce grand tout est totale. Tout ceci se vit sans vaciller, dans une conscience modifiée, en même temps maîtrisée.

J’ai accès à une autre manière de percevoir l’environnement et aussi mon être. Il s’agit d’un ressentit puissant et en même temps inexpliqué, mais comme une certitude. Tout est là, pas besoin d’analyser ou de mettre des mots, un détachement absolu. Une acceptation manifeste.

Enfin j’arrive quelque part. Un fond de sable, une pente rocheuse, au bout d’un câble guide donnant sur le vide. Peu importe l’endroit, le mouvement s’arrête, je parviens à la destination du moment. Regardant autour de moi, mon cerveau reçoit mais n’analyse pas. Je suis pourtant dans la rencontre. Avec qui ? Avec moi.

Ce que je ressens au plus profond de mon être est un élan de compréhension. Je suis traversé entièrement par une évidence, celle d’appartenir à une immensité. De ne faire qu’une entité avec elle. Une flagrance au-delà du perceptible et de l’intelligible, qui ne passe pas par le biais du sens, des mots, de la pensée. Une manière de percevoir quasi virginale et originelle qui passe par le corps et submerge l’esprit. Si je ferme les yeux mon ressenti est encore plus fort, presque un enivrement dans une intensité contenue. Car je n’exulte pas, je le vis simplement à travers chaque cellule de mon être.

Le renversement

Mon esprit et mon corps sont au changement, ils basculent inopinément. Je dois remonter. J’ai abandonné la surface pour me laisser engloutir dans un univers matriciel. J’ai vécu une transcendance, laissant ma conscience s’échapper. Je retrouve soudain l’étendue de mon âme. Je renverse la situation, je fais table rase de cet instant dans lequel j’ai goûté à une éternité et j’aspire au retour. Sans précipitation, sans angoisse, ni remord, je me retire de l’endroit.

J’impulse mon départ et je nage vers le haut de manière sûre et coordonnée. Mon corps sort de sa torpeur et s’active. Progressivement je conscientise la situation tout en restant unifié à la mer. Surtout ne pas activer la pensée brute de la situation. Je sais que je suis dans un milieu qui n’est pas le mien, que mon temps est limité, que la porte de sortie pourrait rester définitivement fermée. Ne pas laisser place aux émotions négatives car mon esprit réclame la surface.

Je garde confiance en mon corps, je le laisse gérer cette nouvelle traversée en sens inverse. Il s’exécute, m’envoyant parfois quelques signaux pour me signifier que le temps est compté. Retiré dans une autre dimension quelques instants, je suis invité à revenir à la réalité.

Ce chemin n’a pas la même saveur que ma traversée initiale. Je quitte un espace-temps parallèle et privilégié, presque caché. Mais aucune place au doute ou à la mélancolie. J’avance vers la surface serein, prêt à revenir au monde du dessus.

Réapparaître à la surface

Mon périple fut une véritable parenthèse au ralenti dans un infra-monde mystérieux, où tout n’était que symbiose et harmonie.

Désormais mon corps et mon esprit se mettent en branle à l’approche de la surface, comme pour mieux accueillir la nouvelle transition qui va s’opérer. Je vais me rétablir dans mon état antérieur, celui précédant mon immersion. Avant de percer la surface, une pression envahie mes poumons. L’air de ceux-ci veut se libérer, pour faire place nette à une recharge salvatrice. Non pas que je sois en perdition, mais ce retour est comme un renouveau, une délivrance, comme s’il fallait réapparaître et repartir de zéro.

Percer la surface après une telle expérience implique toujours un processus de réappropriation de soi et de son environnement. Cela dure quelques instants, pendant lesquelles mon retour psychique et sensitif se mènent progressivement. A des degrés divers, selon les moments, on ne revient pas indemne d’une telle expérience.

Confrontez-vous à l’ultime et savourez sa volupté.

Une chronique rédigée par Morgan Bourc’his

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