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La Quête du Sauvage

Bulle d'eau n°1

Le 23 avril 2020

Des écosystèmes fragilisés

Mon quartier, ma ville, mon pays… Près de la moitié de la planète est sommée de rester enfermée afin d’éviter de se faire envahir, et faillir devant un virulent virus. Ce dernier semble vivre en harmonie avec ses hôtes habituels parmi la faune sauvage. Elle est porteuse saine, et nous fait cadeau de cet invité, si nos contacts sont proches. Certains d’entre nous sont peu affectés, d’autres le sont plus gravement car l’harmonie est moins évidente. Un virus comme il y en eu et en existe encore beaucoup d’autres. Ils perturberont longtemps notre civilisation si nous continuons d’exercer les pressions actuelles sur les écosystèmes sauvages. Ceux-ci sont bouleversés, dévastés pour certains, en tentative de réorganisation pour d’autres. Dans leur survie, ils se croisent et parfois se mélangent. Cela ne fait pas forcément bon ménage, surtout quand ils nous fréquentent.

Nous accusons nos concitoyens de l’autre bout du monde, nous pointons du doigt leur mode de vie. Cependant nous sommes autant coupables chez nous, sur nos zones humides, nos montagnes, notre littoral, nos plaines et sur le vivant qui y survit encore un peu. Notre expansion anthropique est unilatérale, en dehors de toute préoccupation écosystémique, sans comprendre que nous faisons parti d’un grand tout. Si nous feignons de l’ignorer, nous courrons à notre perte. Depuis plusieurs décennies les évidences scientifiques sont là, mais nos élus qui nous gouvernent ferment les yeux. J’arrête là ma diatribe, ce n’est pas mon rôle, je laisse la parole aux spécialistes.

Quelle empreinte pour quel sauvage ?

Je vais plutôt vous parler de ce grand tout, le Sauvage justement. Cet antonyme de l’adjectif « civilisé », qui peut désigner un environnement, un être vivant, qui n’obéirait pas aux règles, qui échapperait à la domestication, qui serait libre, sans empreinte de l’homme. On l’utilise aujourd’hui pour les animaux, les plantes, les lieux. Il désignait, il y a peu, nos semblables ailleurs dans un monde plus ou moins lointain. Aujourd’hui il décrit parfois un comportement humain qui ferait référence à l’animalité, soi-disant rustre et fruste.

L’Homo Sapiens a choisi de s’extraire de ce Sauvage progressivement pour le domestiquer. C’est le seul animal sur Terre qui ait pris cette voie. De la matière au vivant, le reste du monde demeura dans cette « Sauvagerie », et s’en portait bien. Il en souffre maintenant davantage car dans son chemin solitaire, l’homme ne prend plus en compte ce Sauvage désormais. Il est prêt à le rayer de la carte pour son confort et son expansion. En véritable sauvage au final, j’en enlève la majuscule, sans aucune civilité. Un pied-de-nez sinistre.

L'Océan, Sauvage

En Novembre 2019, le réalisateur marseillais Jean-Charles Granjon réunissait une équipe de six personnes pour partir en Norvège tourner un documentaire « La Quête du Sauvage ». Je me trouve en être le personnage principal, déambulant dans le 70e parallèle Nord à la rencontre des descendants vikings et samis. Ils vivent au contact d’une nature omniprésente et puissante. Nous nous sommes installés pendant un mois sur l’île isolée de Splidra au cœur du Kvaenangen, réputée pour ses sépultures d’ours. Nous n’étions pas sur l’île pour rencontrer ces plantigrades, qui n’y sont plus présents, mais bien pour approcher les seigneurs des fjords qui y transitent régulièrement : les orques et les baleines à bosses.

Les grands cétacés symbolisent le summum de ce monde sauvage dans notre imaginaire. Ils ne sont que superlatifs, sont reconnus comme intelligents, et évoluent dans cet univers insondable et inquiétant pour nous, les océans. Nous en craignons certains, que nous nommons « baleines tueuses », bien que nous soyons capables de les enfermer pour le plaisir. Nous leur préférons les gentilles baleines à bosses. Mais peu osent les suivre, leurs nageoires ailées déployées sondant dans les eaux sombres des fjords, la gueule béante pour dévorer leur proie. Elles ont un appétit gargantuesque.

Face au grandiose des fonds marins

Nous sommes allés nager avec ces deux emblématiques représentants des cétacés. Des expériences grandioses en tout genre : en patrouille, au repos, en chasse, de nuit. A chaque fois un spectacle ahurissant avec de nombreuses interactions franches. Orques et baleines prennent part à un cycle migratoire naturel. Depuis longtemps, entre octobre et février de l’année suivante, un immense banc de harengs pénètre à l’intérieur de quelques fjords pour des raisons bien précises : transformer une partie de leur masse graisseuse en œufs avant de repartir au large se reproduire.

Dans le sillage de cette grande exode, ces deux groupes de mastodontes viennent se nourrir par centaines avant d’entamer, pour certains, leur propre migration reproductive. D’autres prédateurs moins célèbres viennent à la curée comme les morues, les cabillauds, les thons, les requins… Il faut dire qu’il y a de quoi festoyer. Ce sont des quantités inimaginables qui envahissent certaines zones. Un seul banc, juste un seul, peut remplir deux mille fois la pyramide de Gizeh. C’est le poisson roi de l’Atlantique.

sauvage

La Nature et l'Homme, en hamonie

Ce cycle naturel permet une économie régionale importante et diversifiée.

En premier lieu vient la pêche professionnelle liée aux harengs et aux autres espèces. Après une période noire dans les années 1970, la pêche aux harengs en Norvège s’est redressée. Elle est aujourd’hui certifiée Marine Stewardship Council. Elle remplit les normes les plus strictes en matière de durabilité, et le stock semble très bien se porter. Des scientifiques et des universitaires étudient les harengs, les baleines ou les orques, parfois en lien avec la direction des pêches qui patrouille dans les fjords.

Ensuite vient l’activité touristique de Whales Watching avec ou sans mise à l’eau. Un véritable business qui attire des gens venus du monde entier, en quête de rapprochement avec ces grands animaux. Elle est en passe d’être mieux régulée afin d’éviter une sur-fréquentation problématique et une dégradation de la ressource. Enfin, d’un passé riche en croyances diverses liées à la culture sami aux rencontres avec des personnages aussi variés qu’un anthropologue, un chaman, ou un ancien chasseur de baleines reconverti dans la pose de balise sur les cétacés…

Voici la plupart des protagonistes présents dans ce documentaire. Tout ce petit monde semble cohabiter assez harmonieusement avec cette nature omniprésente et abondante.

Notre rapport au Sauvage

La profusion. Nous ne sommes plus habitués à fréquenter une biodiversité si exubérante et diversifiée sur notre littoral, dans nos forêts, parmi nos montagnes. L’abondance biologique est pourtant ce qui doit être la norme, la rareté une anomalie. Les cétacés existent aussi en Méditerranée, chez moi à Marseille, mais il faut aller loin pour espérer les rencontrer. Ils ont fui nos côtes souillées et appauvries en ressources par nos activités. Ils en ont parfois été chassés quand ils faisaient concurrence à notre activité de pêche, ou tout simplement en tant que produit de pêche.

Ce documentaire n’est pas accusateur. Il se veut être une réflexion sur notre rapport au Sauvage. Je ne pourrais que citer pour conclure Jean-Charles lui-même : « quel est-il et qu’avons-nous à apprendre de lui, si ce n’est nous découvrir nous-même ». J’ajouterai que nous en sommes un élément, ne vivons pas contre mais bien en coopération avec lui.

Une chronique rédigée par Morgan Bourc’his

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